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Neurodivergence et musique : faire entendre toutes les sensibilités

  • Photo du rédacteur: A.M.O.
    A.M.O.
  • il y a 12 minutes
  • 6 min de lecture
Laurie Chee - Violon
Laurie CHEE, Violon 1 — Académie d'orchestre 2026 © Frédérick Bréville

Formée au violon à Maurice puis en Afrique du Sud, Laurie Chee a choisi de revenir dans son pays pour transmettre ce qu’elle avait reçu. Aujourd’hui professeure à l’école de musique Vent d’un rêve et secrétaire d’Akademi Orkestra, elle a également participé au premier atelier de direction d’orchestre du Festival Moris Orkestra 2026. Dans cet entretien, elle évoque son parcours, son rapport singulier aux sons et les réalités de la neurodivergence. Un témoignage sensible qui invite les jeunes à croire en leurs capacités et les institutions musicales à mieux accueillir la diversité des fonctionnements. Comment le violon est-il entré dans ta vie et quel a été ton parcours musical à Maurice ?

Le violon est entré dans ma vie à l’âge de 11 ans, d’abord comme un passe-temps. J’ai véritablement commencé à prendre goût à la musique classique vers 15 ans lorsque je suis entrée au Conservatoire de musique François-Mitterrand. Je me suis alors beaucoup intéressée aux concerts, aux master classes, aux disques et aux magazines spécialisés.

J’aimais particulièrement jouer en orchestre. Cela permet de rencontrer des personnes avec lesquelles partager la même passion tout en prenant plaisir à faire de la musique ensemble. Dans un orchestre, je me sentais valorisée et cela m’a donné davantage confiance en moi. Ce fut un véritable déclic. Peu à peu, j’ai commencé à envisager sérieusement de devenir musicienne.

À Maurice, j’ai joué dans plusieurs ensembles. Grâce à la musique, j’ai découvert un monde que je n’aurais jamais imaginé et j’ai eu l’occasion de voyager à La Réunion, en Afrique du Sud et en Allemagne.

Qu’est-ce qui t’a poussée à partir en Afrique du Sud et comment as-tu vécu cette adaptation ?

Ce qui m’a manquée à Maurice, c’est à la fois le manque d’accès aux formations et aux ressources, mais aussi la solidarité entre les musiciens. Je suis partie parce que je voulais approfondir sérieusement ma formation, travailler avec de bons professeurs et jouer dans un orchestre symphonique. À Maurice, les possibilités de formation supérieure et d’ouverture sur ce milieu restent encore limitées.

L’adaptation n’a pas été facile. J’étais loin de ma famille et je devais découvrir une nouvelle culture ainsi qu’un autre système d’enseignement. Cette expérience m’a cependant permis de devenir plus autonome et plus résiliente.

Que t’ont apporté ces années d’études et pourquoi as-tu ensuite choisi de revenir à Maurice ?

Ces années m’ont apporté de la technique, de la rigueur et de la confiance. J’ai eu la chance d’étudier pendant six ans auprès d’une violoniste formée au Conservatoire de Moscou. J’étais entourée de professeurs qui possédaient non seulement de solides connaissances musicales mais aussi une véritable expérience pédagogique auprès d’élèves aux profils variés, notamment à haut potentiel ou présentant d'autres formes de neurodivergence. Je suis ensuite revenue parce que je voulais redonner à Maurice une partie de ce que j’avais reçu. Je pense que nous avons besoin de développer davantage la musique classique, mais aussi les projets musicaux ancrés dans les communautés.

Blakkayo & Moris Orkestra
Caudan Arts Centre
Académie d'orchestre 2026 © Frédérick Bréville


Tu enseignes aujourd’hui le violon à l’école de musique Vent d’un rêve. Quelle pédagogie et quelles valeurs souhaites-tu transmettre à tes élèves ?

Ma pédagogie repose avant tout sur l’écoute. Chaque élève est différent et doit pouvoir avancer à son propre rythme. Je souhaite transmettre la patience, la persévérance et le plaisir de jouer avec les autres.

Je veux également montrer que la musique n’est pas réservée à une élite. À Vent d’un rêve nous voyons qu’elle peut réellement changer des vies.

Tu es secrétaire d’Akademi Orkestra. Qu’est-ce qui t’a poussée à t’engager dans ce projet et quelle contribution souhaites-tu lui apporter ?

Je me suis engagée parce que je crois que nous pouvons, ensemble, créer davantage de possibilités pour les jeunes musiciens mauriciens. En tant que secrétaire, je souhaite apporter de l’organisation et de la rigueur mais aussi contribuer à établir des liens entre les musiciens et les institutions. Lors du Festival Moris Orkestra 2026, tu as participé au premier atelier de direction d’orchestre. Qu’est-ce qui t’a donné envie de relever ce défi et que retiens-tu de cette expérience sur les plans musical et personnel ?

J’ai toujours été curieuse de découvrir la musique « de l’autre côté » et de comprendre comment faire chanter un orchestre entier, au-delà de mon propre pupitre de violon. Me retrouver devant les musiciens était à la fois impressionnant et très émouvant. J’ai dû apprendre à gérer mon stress, à transmettre mes intentions par le geste, à composer avec l’intensité sonore et la charge sensorielle, mais aussi à faire confiance à l’orchestre.

Cet atelier m’a permis de comprendre que le geste, l’écoute et la clarté peuvent exprimer beaucoup de choses sans qu’il soit toujours nécessaire de parler. J’ai également découvert que ma discrétion ne m’empêchait pas de diriger ni, peut-être, de devenir un modèle pour d’autres personnes.

Moris Orkestra - Académie d'orchestre 2025
Académie d'orchestre 2025 © Frédérick Bréville

Tu m’as évoqué ta neurodivergence. Quelle place occupe-t-elle dans ton rapport au monde et à la musique ?

Depuis l’enfance, je savais que je ressentais le monde différemment et que mon parcours ne serait pas toujours simple. Je ne souhaite pas être réduite à une étiquette, mais je peux parler de ma manière personnelle de percevoir les sons, les détails et les émotions.

Cette sensibilité est parfois fatigante mais elle peut aussi devenir une force. La musique est un langage dans lequel je me sens comprise.

Quelles difficultés as-tu rencontrées au cours de tes études, de ton parcours professionnel et quelles ressources t’ont aidée à y faire face ?

La surcharge sensorielle peut être difficile à gérer pendant les répétitions. Certaines fréquences provoquent chez moi des sensations physiques, comme des chatouillements dans les oreilles ou des frissons. Cela peut arriver par exemple lorsque j’écoute certaines symphonies de Jean Sibelius. D’autres sons peuvent faire surgir des émotions très fortes, comme la colère, la peur, la tristesse ou l’angoisse.

J’ai également une imagination très vive avec une pensée que je ressens comme multidimensionnelle, presque cinématographique. Cela peut être un véritable moteur créatif mais aussi m’isoler parfois de mon environnement social. Je me sens généralement plus à l’aise dans les petits groupes et lorsque je peux partager des activités ou des sujets qui m’intéressent réellement. La routine et la structure constituent des repères importants pour m’aider à retrouver mon équilibre.

Plusieurs ressources m’ont permis d’avancer comme des professeurs bienveillants, l’écriture, des amis capables de comprendre sans juger et la musique elle-même qui m’aide à réguler mes émotions. J’ai aussi appris à adapter mon environnement et mon rythme de travail à mes besoins. Certaines particularités liées à ta neurodivergence constituent-elles aussi des forces dans ta pratique musicale et dans ton enseignement ?

Oui. Certaines particularités liées à ma neurodivergence influencent positivement ma manière d’apprendre, de travailler et de transmettre. Mon attention aux détails m’aide notamment à rechercher une grande précision dans mon jeu, particulièrement pour l’intonation et la technique du violon.

Lorsque je m’intéresse à un sujet, je peux me concentrer très profondément et chercher à le comprendre dans ses moindres aspects. Ma créativité et ma capacité à repérer des structures ou des problèmes me permettent également d’imaginer des solutions originales. J’ai ainsi conçu mes propres exercices et développé différentes approches pédagogiques adaptées aux besoins de mes élèves.

Ces qualités me servent aussi dans la réalisation de projets. Cette année, j’ai cofondé un ensemble de musique de chambre dont j’assure une grande partie de l’organisation.

Mon expérience personnelle influence aussi ma façon d’enseigner. Je remarque rapidement lorsqu’un élève se sent perdu, stressé ou en difficulté parce que j’ai moi-même connu ces situations. Cela me permet d’être plus attentive, d’adapter mes explications et de respecter davantage le rythme de chacun. Selon toi, quels changements faudrait-il mettre en place pour mieux accueillir les personnes neurodivergentes dans les écoles de musique, les ensembles et les orchestres ?

Il faudrait d’abord mieux prendre en compte les sensibilités de chacun. Sur le plan sensoriel, les établissements pourraient prévoir des espaces calmes, signaler à l’avance les répétitions particulièrement sonores et autoriser l’utilisation de casques ou de bouchons d’oreilles lorsque cela est nécessaire.

La communication doit également être plus claire et plus accessible. Transmettre certaines consignes par écrit, employer un langage direct et respecter les besoins de pause peuvent réellement faciliter l’apprentissage et la pratique collective. Il est aussi essentiel de mieux sensibiliser les professeurs et les chefs d’orchestre à la neurodivergence afin qu’ils puissent adapter leur accompagnement.

Les jeunes ont enfin besoin de modèles auxquels s’identifier. Voir des artistes neurodivergents jouer, enseigner ou diriger peut les aider à comprendre qu’ils ont eux aussi leur place dans le monde musical.

Ces aménagements ne diminuent pas les exigences artistiques. Ils permettent de lever certains obstacles afin que davantage de personnes puissent apprendre, progresser et exprimer pleinement leurs capacités.

Quel message souhaiterais-tu transmettre à une jeune personne neurodivergente passionnée par la musique, mais qui doute encore de ses capacités ou de sa place dans ce milieu ?

Ta neurodivergence ne t’empêche pas de devenir musicien. Ta manière d’entendre, de ressentir et de comprendre la musique est singulière, et elle peut enrichir ton identité artistique. Certaines situations seront peut-être plus difficiles mais elles ne déterminent ni ta valeur ni ton potentiel.

Tu n’as pas besoin de correspondre à un modèle unique. Avance à ton rythme, apprends à reconnaître tes besoins et entoure-toi de personnes capables de t’écouter sans te juger. N’hésite pas à demander les aménagements nécessaires pour pouvoir apprendre et pratiquer dans de bonnes conditions.

Si tu doutes ou te sens différent des autres, rappelle-toi que tu n’es pas seul. La musique s’est toujours construite grâce à une grande diversité de sensibilités, d’écoutes et d’imaginaires. Ta place existe et ce que tu peux apporter est précieux. N’abandonne pas.


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