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De Maurice à la Sorbonne : le parcours musical de Kenny Neeliah

  • Photo du rédacteur: A.M.O.
    A.M.O.
  • 18 août
  • 6 min de lecture

Kenny Neeliah - violon
Kenny Neeliah, Violon 1 — Académie d'orchestre 2026 © Frédérick Bréville

Depuis la première édition de l’Académie d’orchestre du Moris Orkestra, Kenny Neeliah n’a manqué aucun rendez-vous. Après quatre participations au pupitre des violons, le jeune musicien s’apprête désormais à franchir une étape décisive : à la rentrée prochaine, il quittera Maurice pour étudier la musicologie à la Sorbonne, en France, tout en souhaitant poursuivre sa formation de violoniste au conservatoire. Il devient ainsi l’un des premiers académiciens du Moris Orkestra à s’engager dans des études supérieures en musique. Son parcours prometteur révèle aussi les difficultés auxquelles se heurtent de nombreux jeunes artistes mauriciens, confrontés au manque de formations spécialisées et de ressources adaptées sur l’île. Peux-tu nous raconter ta première rencontre avec la musique et ce qui t’a conduit vers le violon ?

Ma première rencontre avec la musique remonte à mon plus jeune âge. Selon mes parents, lorsque j’étais bébé, il fallait mettre soit André Rieu, soit Linzy Bacbotte pour que j’accepte de manger !

Mon papa, qui est technicien du son, m’a également souvent emmené à des spectacles, des concerts ou encore des comédies musicales. Cela a contribué à nourrir non seulement mon amour pour la musique mais aussi ma curiosité.

Au moment de choisir mon instrument, j’étais tellement impressionné par l’orchestre d’André Rieu que, pour moi, c’était le violon ou rien ! J’ai donc commencé le violon au conservatoire.

Quel a été ton parcours d’apprentissage à Maurice ? Quelles difficultés as-tu rencontrées ?

Petite anecdote : lorsque j’ai commencé la musique, je ne savais pas vraiment dans quoi je m’engageais ! J’avais simplement dit à ma maman que je voulais faire du violon, sans imaginer que quelques mois plus tard, je serais inscrit au conservatoire.

J’ai donc commencé le violon à l’âge de 5 ans. J’y ai suivi toute ma formation théorique et instrumentale jusqu’au Grade 8. À 17 ans, j’ai également débuté le chant lyrique, tout en préparant à distance un diplôme en enseignement musical, le Diploma of the London College of Music. J’ai récemment achevé ce cursus et obtenu mon Grade 5 de chant.

La première difficulté a été de trouver un équilibre entre mes études scolaires et mon parcours musical. À Maurice, nous manquons également de certaines ressources essentielles. L’absence de luthier sur l’île en est un exemple très concret. Lorsqu’un instrument doit être réparé, il faut l’envoyer à l’étranger, ce qui représente un coût important. Pour celles et ceux qui n’en ont pas les moyens, la seule solution est souvent d’attendre la venue d’un luthier, généralement de passage à Maurice pendant ses vacances. Cette attente peut parfois durer près d’un an.

Pendant ce temps, certains musiciens sont contraints d’acheter un autre violon, ce qui entraîne une dépense supplémentaire, tandis que d’autres doivent interrompre leur pratique. Cette situation contribue à entretenir l’idée reçue selon laquelle l’apprentissage de la musique serait réservé aux personnes qui en ont les moyens, ce qui est vraiment dommage.

Kenny Neeliah et le pupitre de violon 2
Kenny Neeliah et le pupitre de violon 2 — Académie d'orchestre 2023 © Shaon Paul


Tu as rejoint l’Académie du Moris Orkestra dès sa création. Quels souvenirs gardes-tu de cette première édition et qu’est-ce qui t’a donné envie de revenir chaque année ?

Ce qui m’a frappé lors de la première édition, c’est la simplicité et l’accessibilité des encadrants. Malgré les différences de niveau et de réalités entre les participants, le travail reposait avant tout sur l’échange. Nous apprenions de tout le monde et cela, c’était incroyable.

Je pense que c’est justement ce sens de l’accueil et de l’accompagnement qui m’a donné envie de revenir. Nous avions un objectif commun : communiquer à travers la musique.

Après quatre participations, comment cette aventure t’a-t-elle fait évoluer, aussi bien comme musicien que sur le plan personnel ?

En tant que musicien, c’est une expérience vraiment enrichissante. J’ai l’occasion d’apprendre et d’échanger avec de jeunes musiciens ainsi qu’avec des artistes professionnels, mauriciens et étrangers. Ils me donnent des conseils et des astuces, aussi bien sur la pratique instrumentale que sur les projets et les possibilités de carrière.

Sur le plan personnel, c’est tout simplement incroyable. Je me suis fait des amis formidables avec lesquels je suis toujours en contact. C’est également l’occasion pour moi d’évoluer au sein d’un projet professionnel et d’apprendre à travailler avec les autres.

Lors de la troisième édition, tu as quitté ton pupitre pour chanter en duo avec Kurty O’Clou et l’orchestre. Comment ce moment inattendu est-il né et comment l’as-tu vécu sur scène ?

Quelques semaines avant cette édition, William m’avait proposé de chanter Multicolor avec Kurty O’Clou. À cette période, j’étais vocalement au plus bas, au point d’avoir envisagé d’arrêter de chanter.

J’ai beaucoup hésité avant d’accepter. Puis, je me suis dit que cela pouvait être un test. Si ça ne fonctionnait pas, alors le chant c’était fini pour moi. Heureusement, j’ai eu la chance d’être accompagné et encouragé par des personnes formidables.

Au moment de la première représentation, j’étais dans tous mes états. En plus, il s’agissait de la dernière chanson du concert. Je me disais : « Il faut assurer car c’est avec cette chanson que les spectateurs rentreront chez eux. »

Et puis on n’a qu’une vie ! Je me suis lancé, j’ai chanté et je me suis amusé. À la fin le public s’est levé pour nous offrir une standing ovation. C’est véritablement à ce moment-là que j’ai pris conscience du chemin parcouru et de ce que je venais d’accomplir.

Kenny Neeliah et  Kurty O'Clou
Kenny Neeliah et Kurty O'Clou — Académie d'orchestre 2025 © Frédérick Bréville


Cette prestation a permis au public de découvrir une autre facette de ton talent. Comment le chant et le violon se complètent-ils dans ton parcours et dans ton identité artistique ?

Après cette prestation, j’ai compris que c’était ce que je voulais faire : être sur scène et communiquer grâce à la musique.

J’ai également compris que dans mon parcours, le chant ne fonctionnait pas sans le violon et inversement. Ce sont deux pratiques différentes, mais elles me permettent toutes les deux de m’exprimer.

J’utilise également l’une pour progresser dans l’autre et réciproquement. En tant qu’artiste, cela m’apporte beaucoup car je m’investis pleinement dans ces deux disciplines.

À quel moment as-tu compris que la musique pourrait devenir bien plus qu’une passion et que tu souhaitais poursuivre des études supérieures dans ce domaine ?

Je pense que cela a toujours été en moi mais je ne l’avais jamais réellement envisagé comme un parcours professionnel.

J’ai compris que la musique pouvait devenir bien plus qu’une passion lorsque j’ai vu l’effet qu’elle pouvait produire sur les personnes autour de moi. Qu’il s’agisse d’un sourire ou d’une larme, parvenir à toucher les autres grâce à la musique est quelque chose de magique.

Le manque de formations universitaires en musique à Maurice t’amène aujourd’hui à quitter l’île pour poursuivre tes études. Comment vis-tu ce départ et qu’attendrais-tu du gouvernement pour mieux soutenir la culture et la formation des jeunes artistes mauriciens ?

Je suis très heureux et impatient de commencer ce nouveau chapitre de ma vie. Mais ce départ s’accompagne aussi d’une certaine appréhension : il signifie quitter mes repères et construire une nouvelle vie ailleurs.

À Maurice, il reste difficile d’envisager une carrière artistique et de vivre exclusivement de son art. J’aimerais que le gouvernement mette à la disposition des jeunes artistes davantage de ressources et de dispositifs d’accompagnement. Cela pourrait notamment passer par le développement de projets internationaux, la création de formations spécialisées ou encore l’attribution d’aides financières pour participer à des concours et poursuivre une formation à l’étranger.

À Maurice, les talents ne manquent pas. Il faut simplement leur donner les moyens de se former, de progresser et de faire rayonner le pays.

Tu as été accepté à la Sorbonne pour étudier la musicologie et tu souhaites également intégrer un conservatoire afin de poursuivre le violon. Qu’attends-tu de cette nouvelle étape de ton parcours ?

J’aimerais saisir cette occasion pour grandir en tant qu’artiste et à terme, laisser mon empreinte dans le monde de la musique. La musicologie permet d’étudier la musique à travers une démarche analytique et scientifique. Cette formation me donnera donc la possibilité de continuer à pratiquer la musique, tout en apprenant à la comprendre et à l’observer autrement.

J’ai également souhaité intégrer un conservatoire en parallèle afin d’approfondir ma maîtrise du violon. J’ai beaucoup appris à Maurice mais je suis convaincu que plus je connaîtrai mon instrument, mieux je pourrai m’exprimer à travers lui.

Quant au chant, je suis encore en train de découvrir tout ce que ma voix peut offrir. J’espère que ce nouveau chapitre me permettra de mieux la connaître, d’explorer ses possibilités et de découvrir où elle pourra me mener.

Quel musicien aimerais-tu devenir dans les prochaines années et quelle place souhaiterais-tu que le Moris Orkestra continue d’occuper dans ton évolution ?

J’aimerais devenir un artiste conscient de sa valeur, mais qui ne perd jamais son humilité. L’une des leçons que mon enseignante de violon, Yorshini Thondoo, m’a transmises est qu’un musicien doit toujours rester humble, car la musique est un domaine en constante évolution.

Pour avancer, il faut croire en ses capacités, tout en restant ouvert à ce que les autres peuvent nous apprendre. Je souhaite donc poursuivre mon parcours sans oublier qui je suis, en restant fier de mes origines et de l’histoire qui m’a construit.

Le Moris Orkestra occupera toujours une place importante dans mon évolution.

Quelle que soit l’étape de ma carrière, si les circonstances me le permettent, je continuerai à lui accorder du temps et à participer à ses projets. Cette aventure fait partie de mon parcours, et je n’oublie pas d’où je viens.

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